Entretien avec Christian Coppin (responsable du projet M.O.T.) par David Leclercq
 
 

?a. Quels intérêts de la création de cellules de communication dans le développement ?

?b. Quand vous avez eu cette idée de monter une structure de communication en Casamance, à Kolda, quels étaient vos objectifs prioritaires et surtout qu’est-ce qui vous a donné l’envie de le faire au départ ?

?c. Pourquoi aujourd’hui passer par le micro et la caméra pour trouver ou retrouver un sens communautaire pour mettre en valeur une identité et développer le culturel ?

?d. Est-ce que des outils qui viennent d’une société occidentale n’induisent pas des langages qui sont les langages des sociétés dans lesquelles ils ont été inventés ? Et est-ce que de part l’outil, on ne fausse pas dès le départ le discours d’une identité culturelle qui n’est pas celle de la société de production de ces outils ?

?e. Quand on croit à la nécessité de ces outils dans les zones rurales africaines, quels sont les difficultés et les bonheurs que l’on rencontrent dans les mises en œuvre de ce projet ?

?f. Pourquoi est-il nécessaire de développer cet aspect identitaire et culturel chez nous comme ailleurs ?

?g. Quand on voit une démarche de ce type là qui semble novatrice et originale, on se demande comment un pouvoir subsidiant peut intégrer ce type de démarche ?

 

?Quels intérêts de la création de cellules de communication ?

Le premier intérêt de base d’une structure de communication dans le développement, c’est d’abord de mieux communiquer.
Le mot "communication" induit, à l'évidence, une volonté de partage et d'échange. A partager quoi ? Pas uniquement des mots, pas uniquement des idées, mais à partager pour faire savoir et pour faire connaître. Et en faisant connaître, on prête sa propre identité à une autre identité, et on essaye de lui accorder un sens de l’entendement, du discernement, de l'esprit et beaucoup d'écoute . On essaye de partager ensemble de la vie. Cela signifie savoir partager du travail, mais aussi savoir partager ce que l’on est dans le développement de l'un vis-à-vis de l'autre et ce que l’on accepte d’une communauté dans sa capacité et ses potentialités à gérer son propre devenir, à partir de ses propres réalités de base.
Il me semble nécessaire de nuancer ce qui distingue du mot "communication" au mot "information". Nous vivons dans un contexte où il y a une confusion, de l'amalgame qui feraient croire que, par exemple, plus les gens sont informés de la situation du monde, mieux ils pourraient penser qu’ils ont de quoi activer une réflexion constructiviste par rapport à ce qu’ils pourraient faire, eux pour le monde, ou le monde pour eux. L’information, telle qu’elle se présente actuellement, est douteuse. Pour moi, elle est comme un "prêt à porter" approprié à des intérêts bien particuliers qui, en constatant et en banalisant, procède presque du divertissement ou de la variété. Elle réduit l’image du monde à un rapport réducteur, presque fatidique où aucune mémoire ne peut s’installer. La communication, au contraire, fait directement rayonner une dynamique qui propose un travail actif d' évolution des identités et des valeurs culturelles de nos sociétés pour un devenir meilleur. Nous sommes là, comme disait Godart, pour faire de l’Histoire, nous ne sommes pas là nécessairement pour être le chroniqueur de notre Histoire vécue presque au passé de son vivant. Néanmoins, parfois, je me dis qu'il est bien difficile de conjuguer le temps au présent.

?Quand vous avez eu cette idée de monter une structure de communication en Casamance, à Kolda, quels étaient vos objectifs prioritaires et surtout qu’est ce qui vous a donné l’envie de le faire au départ ?

Ca se passe presque toujours parce qu'on a des envies, des envies nomades, de voir ailleurs pour voyager de l'intérieur. Ce qui s’est passé en Casamance, dans une phase pilote, devrait se faire au quotidien, partout dans le monde, le plus simplement possible, presque même sans trop se poser de questions. C'est une évidence. Au moment où notre planète essaye d’évoluer et d’avancer par le troc des images et du son, du multimédia, il n’y a aucune raison que, en pleine savane, dans le milieu rural de la Casamance (là où l'électricité n'est pas encore accessible), on ne donnerait pas l’occasion à ces populations rurales d’avoir accès à la démystification et à l’appropriation, pour elle même, d'un nouvelle technologie de communication mondiale tel que l'outil audiovisuel s'y prête. Evidemment, on nous a rétorqué que : "vous aller travailler dans un contexte où il n’y a pas d’électricité. La priorité, c’est d’abord d’avoir l’électricité. Nous gardons comme axe prioritaire tout ce qui concerne la santé, l'alphabétisation". Pour eux, l'importation de l’aspirine est plus importante que la (ré)activation de sa propre connaissance que l'on pourrait puiser aux sources des communautés de base et qu'on pourrait, de manière moderne, réactualiser. Je pense, par exemple, aux plantes médicinales que ton arrière-arrière-grand-père utilisait. En agissant de manière transversale, par l’échange de magasines audiovisuels réalisés par et entre les communautés, on pourrait développer un processus d’auto éducation, dont
l' à propos de la communication viendrait directement de la (re)connaissance de son propre système de valeur intégré à travers la gestion de son propre développement directement lié à ses réalités. Et cela, l'implantation de petites structures de communications audiovisuelles pourraient grandement contribuer à ce type de développement. Comme je l'ai vécu, à l’époque, cette perception là n’était pas trop prise en compte par les bailleurs de fonds qui avançaient l'argument du manque d'énergie électrique et aussi le côté prématuré de l'appropriation des nouvelles technologies de communication comme programme de développement. Tout ce qu' on a pu rétorquer, un peu naïvement, c'est qu’il n’était pas nécessaire d’attendre l’énergie déjà présente de manière très naturelle (ndlr : le soleil omniprésent) lorsque elle est maîtrisée par des systèmes modernes. Je dis "naïvement" parce qu'on nous avait assuré, à grand fracas, l'installation de l'énergie solaire par un gros programme de développement qui n'a jamais eu lieu. Pour moi, il ne fallait pas attendre un réseau complexe d’électrification qui, de toutes façons, arriverait trop tard, qui n’alimenterait plus les communautés de manière naturelle, intégrée et appropriée, mais qui découlerait d’un concept d’urbanisation hirsute, répondant aux exigences de télévision, de standing, etc., ne correspondant pas à la réalité des communautés rurales africaines que je connais. Cette façon d'agir face à la mondialisation et aux tumultes qu'elle provoque, entraîne de manière implacable, irréversible des processus de dérives, de déviances où, malheureusement, les valeurs des communautés de base sont ébranlées. On assiste alors à l'éclatement des identités, du noyau social qui les porte, aux terribles problèmes des communautés délocalisées et des conséquences catastrophiques qu'elles déchaînent.
L’installation de structures de communication, est une action presque ‘hygiénique’. C’est, comme on prend soin du corps, accorder un respect à la conscience des Hommes à travers la connaissance et la reconnaissance de leur propre identité et, d’autre part, l’échanger. Que cette communauté puisse développer et activer une conscience d’elle-même. Cela crée de la culture. Et puis, qu’entre la conscience de la communauté et le fait que l’on ai activé de la culture, s’installe une logique, celle de l’éducation.

?Pourquoi aujourd’hui passer par le micro et la caméra pour trouver ou retrouver un sens communautaire pour mettre en valeur une identité et développer le culturel ?

Parce que ça va de soi. Si je reprends l’exemple de la Casamance, même si il n’y a pas une télévision, si il n’y a pas un micro dans le village de Hamdallaye Samba Mbaye, même s’il n’ont jamais vu de haut parleur ou de caméra, ils savent que cela existent. Il n’y a personne sur la planète qui n’ai connaissance de l’existence de ces outils mais, pour beaucoup, ils ne sont pas accessibles. Donc ils s’en créent une image, ils en fabriquent une représentation identificatoire qui pourrait être presque de l’ordre fantasmatique puisque ils se représentent quelque chose sans savoir à quoi cela peut servir tout en sachant que cela sert puisque tous les autres l’utilisent. D’abord, c’est tout simplement ça : ‘pourquoi les autres et pourquoi pas nous ?’ A ça, moi je réponds : ‘et pourquoi pas ?’ Est-ce que je vous pose la question quand vous amenez vos bulldozers : ‘et pourquoi vous amenez vos bulldozers ?’ Vous dites que c’est une évidence, mais ici aussi c’est une évidence. La vrai question, c’est : ‘quoi en faire et comment se l’approprier ?’

?Est-ce que des outils qui viennent d’une société occidentale n’induisent pas des langages qui sont les langages des sociétés dans lesquelles ils ont été inventés ? Et est-ce que de part l’outil, on ne fausse pas dès le départ le discours d’une identité culturelle qui n’est pas celle de la société de production de ces outils ?

Pour moi, ce n’est pas l’outil qui crée le langage, c’est l’appropriation de l’outil qui crée le langage. C’est dans la façon dont on va t’informer ou t’éduquer (informer, c’est le mode d’emploi, éduquer, c’est tout un autre processus, c’est la méthodologie) que peuvent intervenir une série de déviances et de détournements. L’outil n’est pas neutre, bien sûr, mais c’est l’utilisation que tu en feras qui respectera ou non le sens que tu donnes à l’existence, à ta culture (car, à la base, en principe tu es déjà culturellement développé), …
Certains aussi me disent : ‘mais attention l’audiovisuel ça fait peur, ça peut être dangereux comme une arme !’ Non, ce n’est pas une arme. Sinon, à ce moment là, l’homme n’invente plus que des outils dont il a la psychose. C’est comme s’il s’entretenait de façon instrumentale à vouloir se développer dans sa propre parano. Steve Francoeur, coordinnateur de L’ŒIL cinéma (Québec) me disait : ‘pour finir, tous les américains portent en eux le potentiel d’être des petits cancéreux en devenir. Ils vivent leur propre psychose du cancer tout en développant quelque chose d’hyper hygiénique de façade dans leurs manières d'ordonner la raison d'être. Ce sont les premiers qui ne veulent signer aucune convention en ce qui concerne le protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre, et qui, au nom de la démocratie et du progrès humain, sont les premiers anthropophages d’énergie, …. (je ne vais pas m’appesantir sur les américains). Mais, donc, ce n’est pas l’outil qui crée le langage, c’est l’appropriation que l’on en fait via le rapport éducationnel. Maintenant, si on aliène cette éducation de base à la servitude que proposerait, dans le contexte de la "mondialisation", un multimédia "incorporel", abstrait, sans immunité, c'est foutu. Pour moi, le progrès n'est pas d'agir pour évoluer en convergence vers un concept bizarre de civilisation mondiale unique. C'est seulement agir pour "être avec l'être", et l’outil audiovisuel peut renforcer, comme n’importe quel langage, des capacités de développement où s’intègrent plusieurs savoirs-faire de langages différents. Ce tissage, en résonance des valeurs culturelles qu'il intègre à son propre rythme de vie, au sens le plus noble du terme, quand il n’est pas trop éclaté, crée et renforce des liens où l' Homme est un être consciemment engagé au présent dans les responsabilités de son devenir.

?Quand on croit à la nécessité de ces outils dans les zones rurales africaines, quels sont les difficultés et les bonheurs que l’on rencontrent dans les mises en œuvre de ce projet ?

D’abord, il y a un bonheur personnel, un bonheur qui n'appartient qu'à ma façon d'être en vie, dans la vie. Il y a aussi de l'orgueil là-dedans. J’ai toujours penser que dans cette relation d’éducation au développement, dans cette volonté de regarder le travail de l’autre pour mieux le comprendre, on s’éduque aussi soi-même. Voir l’autre, c’est aussi faire tout un travail sur soi-même. Etre sensible à l’autre, c’est mieux développer la conscience que j’ai de moi, c’est se donner de plus vastes amplitudes d’un travail à faire pour nos propres communautés.
Donc, il y a cet aspect-là. Il y a ce travail qui fait que moi, personnellement, quand je sens que j’ai activé quelque chose d'un peu insensé, mais que je crois vraie, et que je vois cette chose devenir vivante, ça me rend heureux. J’ai le plaisir jubilatoire, comme un gamin, de m’émerveiller d’être encore capable de m’étonner.
On pourrait croire qu’une grande satisfaction serait aussi ce qu'on appelle dans notre jargon "la production". Ils produisent des magasines de communication, donc c'est rassurant parce que ça marche. Je ne dirais pas que je suis contre ce critère, mais je nuance ça progressivement dans notre travail. Nos civilisations ont développé l’idée qu’il est important de se grandir culturellement dans un système d’éducation permanente où l’on te met face à face à un système de reconnaissance basée sur la production. Loin de moi l’envie de dire qu’il faut imposer un embargo sur les événements artistiques, les musées, les salles de cinéma et de spectacle mais, il ne faut pas croire que la production est une fin en soi. Le processus l’est tout autant, si pas plus, et ce n’est pas sur des critères de rentabilité de production que doit s'évaluer d'abord un programme d’éducation au développement. C'est pas si simple de répondre à ta question. Si l'on base le bonheur sur la satisfaction que l'on a d'une action accomplie, celle-ci provient consciemment sur base d'une évaluation qu'on lui prête. Le problème, vois-tu, c'est que les « indicateurs » qui en principe devraient être garants de la bonne tenue du projet, dans notre domaine, au présent, sont difficilement saisissables, quantifiables, directement repérables. Je me souviens avoir été malmené par une phrase entendue lors d’un séminaire en gestion du cycle de projet. Elle disait « pourquoi réinventer la roue si d’autres l’ont fait avant nous ? ». Justement, dans notre travail, il faut constamment réinventer la roue et réapprendre à rouler. Pour cela, il faut se l’approprier et cela peu prendre bien du temps. Maintenant, réellement te dire concrètement ce que cela va donner et te le cadrer selon une logique à toutes épreuves, moi, j’en suis incapable et je ne délègue ce pouvoir à personne. C’est là où cela fait des problèmes, cela suscite des difficultés d’entendement. Comment être honnêtement, auprès du bailleur de fonds, porte garant des résultats, des impacts d’un projet de développement de type culturel alors que l’on sait tous que l’existence même d’une culture agit directement en constante évolution, mutation de ses propres valeurs. Elle touche de l’infime petits gestes quotidiens jusqu’aux bouleversements sociaux-politiques les plus incontrôlables. Oui, pour moi, c’est une difficulté que j’éprouve à devoir constamment justifier, non pas l’importance d’une action culturelle intégrée comme action de développement, à devoir créditer, sous forme d’indicateurs, son impact, ses résultats. Je crois, vois-tu, qu’à la base, les critères de gestion, d’intelligence, de sensibilité de projet, entre le Nord et le Sud, ne sont pas nécessairement les mêmes. Pour nous, cela paraît évident « culturellement » réfléchi. Des responsables du Sud commencent à ne plus vouloir amender nos évaluations externes. Cela pose question. Et si le Sud se refusait « culturellement » à notre logique de faire-savoir, quelles retombées cela occasionnerait sur notre savoir-faire ? . Cela me questionne.

?Pourquoi est-il nécessaire de développer cet aspect identitaire et culturel chez nous comme ailleurs ?

Comment peux-tu quantifier la puissance que tu peux ressentir quand, en plein été, dans le sud de la France, tout en écoutant les criquets, tu vois la voie lactée ? Pour moi, une telle émotion fait partie d’un processus qui t’amène à articuler, sur des millénaires, de la philosophie, de la science, de la pensée, de l’intelligence, de la poésie ou, de la création.
Est-il dangereux de croire que l’Homme avance, développé par sa propre culture (un concept qui se refaçonne tout le temps) ? Tu ne demandes jamais à l’océan d’être le même, pourtant il est toujours l’océan. Le danger n’est-il pas plus de croire à ces nouveaux grands concepts de multi-culturalités qui deviennent comme les slogans d’un marketing de développement où tu es identifié absent de tes racines? S’il y a de l’entendement à trouver entre nos cultures, est-il nécessaire de devoir culturellement s’épouser ? Je n’en suis pas certain. Je pense que mieux connaître la culture de quelqu’un c’est aussi mieux respecter ce qui est en permanence vivant, et en devenir dans la culture. Le danger, ce serait l’amalgame culturel. Le propos ne voudrait pas engager ou tenir un débat philosophique, mais lorsque sur le terrain, tu rentres dans ta petite chambre pour écrire ton rapport, tu ne peux évaluer que par rapport à ta propre culture.
C’est aussi la différence qu’il a entre l’être, l’avoir et l’image « hors (con)texte ». Quand tu vois, en gros plan, l’ image des mains d’une jeune africaine chargée de tirer l’eau du puits de son village, tu l’associes à de l’interprétation liée à tes propres critères culturels. A 15-16 ans, une villageoise, qui passe au moins trois ou quatre heures par jours à tirer l’eau du puits, a les mains ruinées. La représentation de ces mains, enclavées dans les subtilités des jeux d'associations à d'autres images, usurpe et extirpe, de manière tendancieuse, le sens "nourricier" de la gestuelle sociale. Le spectateur voudrait presque que ces mains ne soient pas les mains de la jeune villageoise. Qu'elles ne lui appartiennent plus. Donc, ce qui est à regarder ne propose pas la jeune fille dans ses identités sociales et culturelles, mais bien qu'on voudrait qu'elle devienne pour nous, pour son bien-être. Ces mains, pris comme exemple, représentent toute la différence d’une certaine esthétique que l’on prête aujourd’hui, communément à la femme. Alors que ce qu'elle fait est un travail qui de fait, depuis des siècles, est culturellement nécessaire, intégré et admis. Par l’interprétation de mon image, j’insinue un rapport pervers qui condamne et oblitère les valeurs du passé. Nous sommes tous bien d’accord qu’il s’agit d’aider à ce que la femme - pas nécessairement qu’elle ne tire plus du tout l’eau du puits, pas nécessairement qu’elle ait des mains de mannequin – mais qu’elle puisse avoir accès à l’eau plus facilement et en plus grande quantité pour que ces mains servent à autre chose. Pour que son temps, le temps qu’elle va gagner parce que le village a décidé l'utilité de l' installation d' une petite pompe électrique, puisse être consacré à d’autres tâches dont les responsabilités incombent à « être » par des responsabilités en gestion économique, en cours d’alphabétisation, etc. C’est ça qui est important. C’est de voir que je n’apporte pas nécessairement pour guérir, pas nécessairement pour qu’ils possèdent , pas non plus pour que la femme réponde à nos critères de beauté, mais pour qu’ils puissent être, seuls à identifier la notion d'un progrès investi dans la valorisation de leurs valeurs. Le concept de développement -et c’est la même chose quant au processus de développement d’une structure de communication en milieu rurale- c’est d’abord aider l’autre à tout simplement mieux être. On fait un travail de mise en place de structures audiovisuelles où ce qui s’y développe rend accessible pour que tu sois. Et ton devenir t’appartient. En t' aidant à accéder à la maîtrise de cette structure, en t' accompagnant par de la méthodologie, je peux, peut-être, t’aider dans l’intelligence que tu prêteras à l’appropriation de cet outil. D’où l’importance d’intégrer le rapport à cette nouvelle technologie à un processus éducationnel. C’est pour ça que le programme, que l’on a mis sur pied, en terme de valeurs identificatoires, est intelligent au sens où il me renvoie sans cesse à questionner mes propres valeurs culturelles. Je ne l’ai pas fait exprès, mais en écrivant dernièrement mon rapport, j’ai écrit ce que Godard aurait écrit au cinéma : ‘nous montrons les images d’un processus en travail et en questionnement’. En montrant les images d’un processus en travail et en questionnement, l’image ne peut pas se prêter à un rôle de slogan ou de morale, un rôle identificatoire complaisant pour nos sociétés où la conscience a de fâcheuses tendances à s'en remettre à un slogan de marketing mondial "Enrichissez-vous pour vous amuser".

?Quand on voit une démarche de ce type là qui semble novatrice et originale, on se demande comment un pouvoir subsidiant peut intégrer ce type de démarche ?

Cela peut parfois être difficile. Au début j’étais un peu rebelle en disant : ‘ils ne comprennent pas’. Aujourd’hui, je le suis moins dans la mesure où je pense qu’il faut nous-même, en permanence, communiquer pour mieux s’auto éduquer. J’ai eu dernièrement l’occasion de voir, au travers de dialogues politiques, que ces bailleurs de fonds n’avaient pas connaissance ou n’avaient pas la même vision que moi de la signification que l’on pourrait prêter ou du danger qui pourrait émaner d’un processus de développement d’une structure audiovisuelle. A la place de faire l’enfant en disant : ‘maman, ils sont bêtes, ils ne comprennent rien !’… aujourd'hui, nous discutons entre adultes et je revendique ce travail d’interface. C'est aussi une des raisons de la création du site M.O.T. Le grand problème que nous avons vis-à-vis des bailleurs de fonds et qu’ils expriment parfois eux-mêmes c’est la difficulté d’accorder une place à l’ être humain dans le fonctionnement d’un développement qui passe d’abord par des cadres logiques. Bon, ce n'est évident pour personne, ni pour eux, ni pour nous.
Pour faire un beau film, il faut au départ avoir de bonnes idées sur un bon sujet mais cela ne suffit pas parce qu’il faut également passer à travers tout un traitement d' ordre technique et logistique où un tas d’autres intervalles sont à franchir, pour finalement aboutir à un film. Les choses ne sont pas simples. On travaille toujours pour les futures générations en espérant qu'elles diront la même chose.
La difficulté, aussi, provient également de la distance entre le partenaire du Sud et le bailleur de fonds. Pour pouvoir développer, à travers un cadre logique, un financement de partenaire, il faut avoir l’aval d’un partenaire du Sud. Ce qui va de soi. Le problème c’est que le partenaire du Sud n’est crédible que dans la mesure où il agit pour un financement qu’il ne peut obtenir que par l’intermédiaire d’un partenaire du Nord. Là où ça peut biaiser, c’est que les besoins d’abord exprimés par les villageois sont ensuite filtrés par toutes une série d’écritures. D’abord une vision des responsables du Sud qui, par leurs connaissances et leurs études réécrivent ces besoins sous la présentation d’un programme. Celui-ci est alors repris par le partenaire du Nord qui, pour sa propre réalité économique ou sa propre identité re-module ce programme, et le réinjecte dans une cohérence que la commission réclame. Un besoin simple de terrain (à savoir, par exemple qu’il faudrait mieux agir sur la récolte du riz) passe à travers tout une série de transformations, de conceptions, de visions et de cultures différentes. Ca, avoué de part les responsables des ONGs partenaires du Nord, des responsables partenaires du Sud et du bailleur de fonds, ici la DGCD, ça peut poser problème. A savoir que le riz amélioré, en terme économique, sera vendu pour l'exportation.
Il rapportera donc de l'argent, mais pas nécessairement directement aux populations locales. Même, d'un point de vue nutritionnel, cela est déjà arrivé, qu'à la base d'une bonne intention d'améliorer la qualité de vie, le résultat amène à son contraire. Je continue à manger mon "mauvais" riz, mais je travaille pour une entreprise qui exporte le "bon" riz que j'ai planté. Dans notre domaine, tu peux imaginer que c'est vraiment pas plus simple. Je pense, par exemple à l'ambiguïté, en terme de valeur de production, de la signification dans une programme "culture et développement" que l'on accorde à la production de réalisations audiovisuelles. Ca, j'aimerais qu'on en parle dans le futur. Bon, arrêtes maintenant d'enregistrer. Je te sers du thé ?